Entre performance et responsabilité sociale: quel avenir pour l’industrie du textile ?

Par Loula Lesann, Aya Bekri, Anne-Gaëlle Perrot, Karim Nejjar, Mirza Gigauri et Nadia Tahar-Chaouche.

La RSE, responsabilité sociale des entreprises, fait aujourd’hui partie intégrante de la stratégie des entreprises. En effet, le concept de RSE se développe à partir des années 1960 sous l’impulsion de nombreux mouvements sociaux qui tentent de redéfinir les objectifs et ambitions des entreprises. Ces ambitions ne doivent plus se limiter à des aspects économiques. L’entreprise se doit désormais d’avoir une responsabilité sociale et morale à l’égard de ses salariés, de ses parties prenantes, de la communauté mais aussi de l’environnement. Manquer à ce devoir peut être lourd de conséquences. De nombreux scandales ont entaché l’image de nombreuses entreprises qui se disaient engagées. Un des scandales les plus marquants est celui du Rana Plaza[1], l’effondrement d’un bâtiment au Bangladesh ayant coûté la vie à plus de 1 100 personnes, fait plusieurs centaines de disparus et 2 500 blessés[2]. Cet incident a suscité une vive émotion et indignation auprès de la communauté mondiale et des ONG qui pointent du doigt la responsabilité des entreprises présentes dans l’immeuble. En effet, ces dernières auraient demandé à leurs salariés de venir travailler alors qu’elles avaient connaissance de l’état déplorable des lieux. A cela s’ajoute de nombreuses autres controverses, notamment, au sujet de l’industrie du textile. En effet, cette industrie est connue pour être l’une des plus polluantes. Il est vrai que de nombreuses initiatives responsables ont vu le jour ces dernières années pour répondre aux enjeux environnementaux et sociaux qui se posent dans ce secteur, toutefois, certaines entreprises peinent encore à trouver le juste équilibre entre la responsabilité sociale et la satisfaction du client dont les premières préoccupations sont les dernières tendances à la mode. On peut dès lors se demander : performance économique et responsabilité sociale peuvent-elles coexister dans l’industrie du textile ?

Bien qu’il soit difficile de définir précisément la Responsabilité Sociale des Entreprises (RSE), dans sa 3ème Communication sur la RSE en 2011, la commission européenne en donne la définition suivante : « un concept qui désigne l’intégration volontaire, par les entreprises, de préoccupations sociales et environnementales à leurs activités commerciales et leurs relations avec leurs parties prenantes ». Dans le secteur du textile, la RSE fait d’autant plus débat dans la mesure où elle semble incompatible avec les modèles économiques existants. En effet, la performance économique de l’industrie du textile repose en grande partie sur un éclatement de la chaine de production afin de baisser les coûts. Pour mieux comprendre le modèle économique de la filière textile – habillement, et ainsi mieux cerner la vision de la performance économique de ce secteur, il faut revenir à la libéralisation progressive de l’économie mondiale. Durant de longues années, les importations étaient découragées par l’instauration de quotas qui visaient à protéger la production nationale. Mais progressivement, avec la libéralisation de l’économie, l’ouverture internationale et la baisse des coûts du transport, de nouvelles opportunités sont apparues. Afin de faire face à la concurrence, il est devenu plus rentable pour les entreprises de produire dans des pays à bas coûts de main d’œuvre et sous-traiter la production.

L’approvisionnement : un enjeu fondamental

M. Thibault Daudigeos, professeur de Management à Grenoble Ecole de Management, explique qu’il y a 5 enjeux[3] clés pour comprendre le concept de RSE dans le monde du textile. Le premier est le sourcing, c’est-à-dire ce qui relève des achats, de l’approvisionnement et des fournisseurs. L’enjeu du sourcing est double car il revêt un aspect social, notamment en ce qui concerne les conditions de travail, et un aspect environnemental, particulièrement lorsque l’entreprise travaille avec des fournisseurs étrangers. La catastrophe du Rana Plaza a tiré la sonnette d’alarme et a mis en lumière les conditions déplorables des travailleurs. Cette catastrophe humaine pointe du doigt la responsabilité des sous-traitants et des fournisseurs, mais aussi celle des grands groupes. Depuis ce tragique incident, de nombreuses sociétés tentent de redorer leur image. Nike a par exemple renforcé ses process d’audit et tente tant bien que mal de décrocher la norme SA8000[4]. Néanmoins, le modèle économique de Nike repose essentiellement sur des coûts de production bas et une image de marque forte.

Cependant, depuis le drame du Rana Plaza, les consommateurs et les entreprises semblent amorcer une véritable prise de conscience. Bien qu’elles soient minoritaires, de nouvelles marques se développent et se fondent sur un modèle plus responsable. M. Thibault Daudigeos précise alors que le second aspect clé du sourcing renvoie à l’environnement et sa protection. Des avancées sont ainsi faites en ce qui concerne l’impact écologique et la « fibre bio » sous l’impulsion d’études illustrant les dangers des produits chimiques sur la santé. Dès lors, le consommateur est plus enclin à porter des vêtements bio, à les acheter plus chers, s’il en tire un intérêt. Avec l’augmentation rapide de la demande de ceux-ci, des articles 100% bio sont aujourd’hui présentés lors de salons de la mode comme Première vision en France ou encore London fashion-week au Royaume-Uni. Parallèlement, le rapport 2019 de Textile Exchange indique que la production mondiale de coton biologique a augmenté de 56% entre les saisons 2016/17 et 2017/18. D’autres modèles s’appuient sur la proximité de la production, comme la marque 1083. L’enseigne produit des jeans 100% bio et explique sur son site : « Savez-vous qu’un jeans conventionnel parcours jusqu’à 65 000 km lors de sa fabrication alors que 1083 km seulement séparent les 2 villes les plus éloignées de l’hexagone ? En 2013 nous nous sommes lancés ; comme défi de relocaliser à moins de 1083 km de chez vous la fabrication de jeans et de chaussures pour créer un maximum d’emplois et de plaisir ! ». Mais l’industrie du textile se heurte encore à plusieurs obstacles qui freinent un réel développement de la RSE. Les principaux obstacles sont alors la pratique de la fast fashion et l’enjeux du zéro déchet.

La fast fashion au détriment de l’environnement et des droits de l’homme

La fast fashion est le renouvellement constant des collections vestimentaires. Ce phénomène est observé chez des grandes enseignes telles que ZARA, H&M ou encore MANGO, où les collections sont renouvelées presque tous les mois. La fast fashion a pour objectif de proposer un large choix de vêtements à bas prix ; grâce à des tissus rapides à fabriquer, une main d’œuvre à bas coût et efficace.

Néanmoins, de nombreuses conséquences résultent de cette production toujours plus accrue de vêtements. En effet, les enseignes s’inspirent largement des défilés haute couture et n’hésitent pas à s’inspirer des vêtements vus lors de ces évènements en ne modifiant qu’un ou deux détails. Mais les tissus sont généralement en plastique, imprégnés de produits chimiques permettant de fixer la couleur plus rapidement. La fast fashion a aussi des conséquences sur les comportements des consommateurs qui achètent continuellement de nouveaux produits, en sachant qu’ils sont à bas prix et ne seront plus disponibles le mois suivant. Finalement, certains vêtements ne sont portés que deux fois puis oubliés dans un placard.

Mais les principaux effets négatifs de la fast fashion restent son impact sur l’environnement et les conditions de travail déplorables des ouvriers. Ainsi, les produits chimiques utilisés dans la fabrication sont non dégradables ; la consommation d’eau est excessive ; des pesticides et des engrais sont utilisés pour faire pousser le coton ; puis le coton est blanchi au chlore et teinté par des métaux tel que le plomb. Par la suite, les produits chimiques sont souvent jetés dans des rivières et contaminent les personnes vivant à proximité. Enfin, le transport et le nombre d’emballages plastiques et cartons utilisés ont des conséquences désastreuses sur l’environnement. Qui plus est, les produits chimiques sont manipulés par des employés, la plupart du temps sans protections adaptées. Certains ouvriers travaillent plus de 12 heures par jour, et dorment dans l’usine, pour quelques euros. Dans certains pays, les enfants travaillent dans ces usines dès leur 6 ans. L’opinion publique a pris conscience de ces conditions déplorables de travail avec l’effondrement du Rana Plaza, mais il est difficile de faire changer les habitudes de consommation, et les grandes enseignes ne semblent pas prêtes à modifier radicalement leur façon de produire.

« C’est surtout une question de qualité »

Un peu plus loin, M. Thibault Daudigeos nous précise alors que « C’est surtout une question de qualité ». La question est alors de savoir : comment les consommateurs perçoivent-ils la qualité d’un produit textile ?Aujourd’hui, la production et la fabrication du produit ne représentent généralement qu’une partie infime des coûts. L’expert poursuit : « ce qui donne sa valeur au produit c’est le design et la marque […]. Aujourd’hui, la qualité n’est pas associée à des valeurs environnementales ». Le rôle du consommateur est donc crucial car c’est lui qui juge de la qualité d’un produit et lui confère ainsi sa valeur.

Il semble certes y avoir un début de prise de conscience mais relativement faible car aujourd’hui encore une faible proportion des consommateurs achète de façon responsable et raisonnable. C’est pourquoi, à la question « le consommateur adopte-t-il un comportement raisonnable de nos jours ? », notre expert répond « Le Black Friday vous semble raisonnable ? ». On comprend alors qu’une partie des comportements d’achat sont nourris par des pratiques, des habitudes et des traditions qui encouragent la consommation de masse.

Qu’en est-il des grands groupes ?

Le débat concernant l’introduction de la RSE dans la stratégie des grandes entreprises ne date pas d’aujourd’hui. En effet, en 2003, quelques grands groupes du secteur du luxe (comme L’Oréal, LVMH ou encore Pernod Ricard) avaient déjà adhéré au Pacte Mondial des Nations Unies pour un développement économique responsable. Des relations claires ont été établies entre RSE et développement durable et toutes les grandes entreprises ont promis de prendre en compte la RSE dans leurs futures stratégies. Cependant, si le secteur du luxe peut et doit être compatible avec le développement durable, il ne l’est que rarement dans les faits. L’argument du développement durable est-il alors vraiment nécessaire pour valoriser les grands groupes de l’industrie du textile ?

La RSE est avant tout une opportunité pour chaque entreprise d’améliorer sa gouvernance, de renforcer son engagement sociétal et surtout de limiter ses impacts gouvernementaux. La RSE a aussi un impact considérable sur les connaissances. En effet, en valorisant chaque partie prenante, et améliorant le bien être, ces dernières seront plus motivées et productives. De plus, en questionnant la pertinence et l’efficience de certains processus, la RSE permet d’obtenir les mêmes résultats en utilisant moins d’énergies et de matières premières. De plus, comme l’illustre le schéma de Jacques Igalens, les entreprises ont tout intérêt à développer leur responsabilité sociale.

Aujourd’hui, les résultats commencent à apparaître petit à petit. En effet, les entreprises commencent à intégrer la RSE dans leurs pratiques. Par exemple, Yves Saint Laurent continue de présenter sa collection capsule intitulée “ New Vintage III “, dont les créations sont issues de la récupération des tissus inutilisés de collections antérieures. On voit dès lors un changement de paradigme et la nécessité de changer de modèle économique de production et de ce fait de consommation.

Recyclage et économie du partage : l’avenir de l’industrie textile ?

Avec ce début de prise de conscience, l’industrie du textile se montre de plus en plus responsable, d’une part pour satisfaire sa clientèle et d’autre part pour protéger l’environnement. D’où l’idée du recyclage des textiles en fin de vie. Dès lors, nait « Eco TLC », une société privée à but non lucratif en 2009 pour donner une deuxième vie aux textiles utilisées. Son concept est d’assurer la transition du prêt à jeter au prêt à réutiliser. Dans ce contexte, 66 entreprises (dont H&M, Balzac Paris, Auchan, Monoprix,…) travaillent afin de développer ce projet de recyclage et économiser les ressources naturelles. L’objectif est que les déchets des uns deviennent une nouvelle ressource pour les autres, dans une logique circulaire. Ce programme a eu un impact non seulement économique (en créant de la valeur chez l’entreprise) mais surtout social en renforçant la prise de conscience du consommateur (qui contribue au processus du recyclage), et enfin environnementale en diminuant les émissions de C02 résultant de la cumulation des déchets textiles non réutilisés. D’autres modèles se développent et se fondent sur une nouvelle économie du partage comme le leasing de vêtement. Le mouvement et la prise de conscience semblent ainsi amorcés, mais le chemin est encore long pour que RSE et industrie du textile se réconcilient durablement.

Une industrie en évolution constante

Ouvert très tôt à la mondialisation et secteur de main d’œuvre, le textile-habillement est sans doute l’industrie qui a été le plus tôt concernée par le sujet de la RSE. Il existe aujourd’hui dans le monde une multitude de référentiels et de labels (on en dénombre 400 en France dont une soixantaine pour le seul secteur textile), mais ces labels sont orientés plus produits que procédés de fabrication et portent davantage sur les matières employées que la dimension sociale. Les consommateurs, au-delà des déclarations d’intention et des temps d’émotion collective assez courts, restent en réalité assez indifférents aux impacts de la chaine de conception et fabrication.

Mais cette industrie a su s’adapter et s’est transformée. Premièrement, les industriels des textiles-habillement conventionnels ont profondément refondu leur outil de production. De plus, les dirigeants les plus visionnaires se sont convertis aux textiles innovants à forte valeur ajoutée. Mais les textiles innovants restent méconnus. Assimilés à une industrie textile en crise, ils souffrent d’une mauvaise image. En effet, la filière est relativement récente et est représentée par une diversité d’acteurs aux intérêts différents. Il n’existe donc pas de feuille de route stratégique nationale. Néanmoins l’innovation reste un facteur clé de succès dans l’industrie du textile et une priorité en France.

Un avenir prometteur pour l’industrie du textile en France ?

Deuxième pays producteur de textile à usage technique dans l’Union européenne, titulaire avec l’Italie des deux tiers des marques mondiales de luxe, la France détient des atouts essentiels pour continuer à gagner des parts de marché :

  • L’importance de son patrimoine immatériel de marques, brevets, dessins et modèles.
  • La diversité de ses savoir-faire.
  • Les succès des fibres, matériaux et technologies textiles sur de nombreux marchés applicatifs hors mode et maison : aéronautique, automobile, construction, santé…

Cette dynamique positive de développement de notre industrie repose largement sur sa capacité à mettre au point et à proposer aux clients particuliers ou professionnels des produits, procédés, méthodes d’organisation ou de commercialisation innovantes plus responsables. De ce fait, bien que la RSE semble peu compatible avec le modèle économique dominant actuellement, de nouveaux paradigmes réconcilieront peut-être RSE et industrie du textile.

Bibliographie 

  • Nicolas Thomas, « Comprendre la responsabilité des entreprises avec Thomas Gauthier. », Amnesty France, 14 Juin 2019.
  • N.C. « Qu’est-ce que la responsabilité sociale des entreprises (RSE) », Amnesty France, 23 Septembre 2014.
  • Corrine Dillenseger, « Travailler dans la RSE, mode d’emploi », Les Echos START, 30 Mai 2018.
  • N.C. « Vidéo – RSE, la (bonne) conscience des entreprises », France 24. 2020, 3 Février 2020.
  • Gendron, Corinne, « L’entreprise citoyenne comme utopie économique : vers une redéfinition de la démocratie ? » no 72 (novembre,57‑74)., Lien social et Politiques, Novembre, 2014.
  • Human Rights Watch | 350 Fifth. s. d. « Business ». Human Rights Watch. Consulté le 10 Avril 2020.
  • N.C. « Rapport Rana Plaza : la conduite responsable des entreprises dans les chaînes d’approvisionnement textile-habillement mondiales | Direction générale du Trésor », Ministère de l’Economie et des Finances, 11 décembre 2019.
  • Rosé, Jean-Jacques, « Responsabilité sociale de l’entreprise : débats actuels et perspectives, 2006 », Cairn, 01 Novembre 2010.
  • Stephen Robbins, Mary Coulter, David DeCenzo, et Isabelle Né. « Management, L’essentiel des concepts et pratiques ». 10e éd. Pearson France, Montreuil, 2017.
  • Achabou, Mohamed Akli, et Adel Rink. s. d. « Barrières et motivations pour la consommation des produits de la mode éthique en France », 15, IPAG business school. 2014
  • Banjo, Shelly .2014 « BANGLADESH. Le dilemme de Nike : les coûts ou la sécurité des travailleurs ». Courrier international, 24 avril 2014.
  • PCN. 2013. « RAPPORT DU PCN SUR LA MISE EN ŒUVRE DES PRINCIPES DIRECTEURS DE L’OCDE DANS LA FILIERE TEXTILE-HABILLEMENT », 2013.
  • Matthieu Guinebault, « Mode circulaire : 66 marques unies autour d’une campagne Eco TLC », FashionNetwork, 3 Octobre 2019.
  • N.C. « Le marché du coton biologique,», Centre du commerce international, consulté le 25 Avril 2020.
  • N.C. « La production mondiale de coton biologique en hausse de 56% ». 2019. Mode in Textile. 15 novembre 2019.

[1] Le scandale du Rana Plaza renvoie à l’effondrement d’un immeuble nommé « Rana Plaza », à Dacca, au Bangladesh. L’immeuble servait essentiellement de locaux pour la production textile de diverses marques.

[2] Chiffres communiqués sur le site du Ministère de l’Economie et des Finance en France à l’occasion de la rédaction d’un rapport portant sur l’effondrement du Rana Plaza en 2013.

[3] L’aspect social du sourcing, l’aspect environnemental du sourcing, le concept de fast fashion, le zéro-déchet, la logistique.

[4] Norme basée sur des conventions internationales visant à garantir le respect des droits fondamentaux des travailleurs, notamment lors d’une opération de sourcing.

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