La classe inversée oui, mais pas n’importe comment

Comparatif entre la classe inversée et la classe traditionnelle

Dave Bélanger, professeur de biologie au Cépeg de Lévis-Lauzon, a dit « Mes élèves se présentent à leurs cours sans s’y être préparés »[1]. Cette citation exprime tout l’enjeu de la classe inversée comme nouvelle méthode d’enseignement. Une « flipped classroom » ou «classe inversée[2] » est une stratégie pédagogique où la partie transmissive de l’enseignement se fait « à distance » en préalable à une séance en face à face, notamment aux moyens des technologies numériques : vidéos, podcast, ressources structurées sur des plateformes d’apprentissage comme Moodle[3]. L’étudiant prend en autonomie connaissance des concepts. Les activités complexes (résolution de problème, projets de groupe ou encore résolution de cas) et les travaux plus pratiques se font, eux, en présentiel avec l’aide de l’enseignant.

Aujourd’hui, de plus en plus de professeurs adoptent cette méthode pédagogique avec plus ou moins de succès. Née en Amérique du nord et arrivée plus tardivement en Europe, elle représente un véritable défi pour l’enseignement supérieur devant évoluer face à la massification des nouvelles technologies de l’information et de la communication, de la concurrence internationale, ainsi qu’à l’exigence croissante des étudiants quant aux nouvelles approches pédagogiques. Dès lors, comment construire efficacement une classe inversée ? Quels en sont les réels apports ?

Loin des cours magistraux, l’enseignant facilitateur 

 La classe inversée voit le jour aux Etats-Unis en 2007 lorsque que les professeurs Jonathan Bergamm et Aaron Sams adaptent leurs cours de chimie en vidéo pour permettre aux absents de suivre le cours. Finalement visionnées par tous les étudiants, ces vidéos furent à l’origine d’un nouveau dynamisme des séances[4].

Selon Emmanuelle Heidsieck, ingénieure et conseillère pédagogique à Grenoble Ecole Management, l’une des clés de la réussite d’une classe inversée est l’alignement pédagogique[5]. Ce concept de John Biggs souligne l’importance de la triple concordance entre les objectifs pédagogiques, les activités pédagogiques proposées et l’évaluation.  Le passage à la classe inversée est un enjeu majeur de formation pour les des enseignants. La classe inversée sous-entend une adaptation, souvent au format vidéo[6], des supports de cours. Cela demande notamment un temps de planification considérable et des compétences en production vidéo. C’est une charge de travail importante à court terme.

Ainsi, l’enseignement se voit attribuer une nouvelle posture durant les séances en présentiel[7]. Il est un guide, un facilitateur qui pose des défis et objectifs aux étudiants pour les faire monter en compétences sur la méthode du learning by doing et les accompagne pour qu’ils mènent à bien leur travail. Dès lors, l’enseignant se place non plus en détenteur tout puissant du savoir mais en accompagnateur expert dans sa manipulation.

Pour Emmanuelle Heidsieck, il est clair que ce nouveau rôle change le statut du professeur et s’accompagne parfois de résistance au changement due à la remise en cause des méthodes classiques, connues et rassurantes, l’enseignant étant enclin à reproduire les approches pédagogiques qu’il aura lui-même connu lors de ses études.

Source : Gérard, Laetitia. « L’engagement des étudiants dans la pédagogie inversée »

N’oublions pas non plus que la classe inversée représente non seulement une charge de travail non négligeable pour les enseignants mais aussi pour les étudiants qui se doivent de préparer le cours théorique en amont. Ainsi, tous les cours ne peuvent pas se transformer en classe inversée sous peine de noyer littéralement les étudiants sous le travail. [8]

Cette méthode repose aussi sur de courtes évaluations régulières de type QCM afin de suivre en direct l’apprentissage théorique de l’étudiant, le responsabilisant ainsi également dans son acquisition de connaissances. Il lui revient alors de combler ses lacunes théoriques grâce aux cours à sa disposition.

Pour améliorer ces classes inversées et leur mise en place, Emmanuelle Heidsieck explique qu’il est primordial que l’enseignant soit formé avant et pendant la mise en place de la classe inversée pour faciliter la prise de recul et la prise en main de son cours, il est aussi conseillé d’adopter la politique des petits pas en basculant progressivement ses cours en classe inversée. Il est nécessaire de rappeler que tous les cours ne sont pas convertibles en classe inversée. Pour un meilleur dynamisme, il est conseillé d’animer les vidéos pédagogiques dans un format « interview » avec l’assistance d’un autre enseignant. Le dynamisme d’une discussion capte mieux l’attention des étudiants, améliorant ainsi leur assimilation du cours et permet d’alléger la charge de travail des professeurs. 

De passif à actif, le rôle de l’étudiant évolue

Source : http://www.classeinversee.com

De nos jours, l’étudiant, assez passif, suit un cours durant lequel l’information lui est apportée en continu. Or avec les technologies de l’information et de la communication (TIC), ces informations sont tout aussi accessibles, et il n’est pas forcément nécessaire d’assister à des cours magistraux à horaires fixes[9]. Dès lors, pourquoi ne pas profiter de cette occasion pour les faire travailler sur les concepts et cas concrets ?

La classe inversée repose donc sur la responsabilisation de l’étudiant qui doit étudier par lui-même les cours théoriques mis à sa disposition via internet, sous forme d’articles, de vidéos et autres formats. Ces cours sont indispensables pour une étude plus efficace des concepts abstrait et au bon déroulement des activités pratiques prévues en classe. Souvent, ces travaux pratiques se font sous la forme de projets de groupes, ce qui après avoir permis de cultiver un travail individuel, favorise une entente entre pairs comme le développe Eric Mazur[10]. Cela induit un rythme de travail soutenu et régulier en amont, tout en favorisant l’autonomie, déjà plus ou moins développée, des étudiants.

Pour Emmanuelle Heidsieck, tout l’enjeu de la classe inversée est de trouver un équilibre entre le travail à distance qui doit être d’un niveau accessible et le travail en présentiel, dont le niveau serait plus stimulant et impliquerait d’avantage d’engagement cognitif. De plus, pour juger de l’utilité du cours théorique et vérifier auprès des étudiants que le travail a été fait, Amaury Daele[11] a évoqué dans son article Articulier le travail des étudiant.e.s en et en dehors de la classe , l’atelier SPUNKI[12] développé par Smith Sharon et Louise Loomis. Cet atelier sert à juger de l’utilité d’un cours et de sa construction. SPUNKI, pour “Surprising ? Puzzling ? Useful ? New ? Knew it already? Interesting? ‘’, est un exercice qui peut servir à amorcer une séance sous forme de discussion et de débat et ainsi enclencher une dynamique. Les étudiants deviennent alors acteurs du cours et se l’approprient tandis que les professeurs s’assurent de leur implication et orientent les échanges.

Cependant, quel est le réel impact sur la réussite scolaire ? Ce système révèle en effet quelques paradoxes. Selon M.Guilbault et A. Viau-Guay[13], cette méthode n’engendre pas d’impacts négatifs sur la réussite scolaire. Elle favoriserait même l’apprentissage pour les personnes en situation de handicap ou en difficulté scolaire. Cependant, il est intéressant de soulever que cet impact de réussite ne se retrouve que si l’étudiant a accès aux ressources. Or, internet et autres outils numériques ne sont pas toujours d’un accès facile : problèmes de connexion, d’équipement informatique, de maitrise dans la manipulation des outils, de bonnes conditions d’apprentissage à domicile ce qui concourt à de nouvelles inégalités sociales.

La classe inversée se révèle donc pouvoir être un concept contraignant. La classe inversée repose sur des principes et concepts importants : rythme de travail, autonomie des étudiants dans l’acquisition des notions théoriques, culture d’apprentissage par les pairs[14] dans la construction d’un projet, sans parler de la formation continue des enseignants. Cela peut permettre de rendre plus accessible les connaissances mais demande un travail plus conséquent en amont tant du côté de l’enseignant que de celui des étudiant. Ces enjeux sont accrus lorsque la quantité de travail à distance mal dosée, trop exigeante ou encore mal adaptée au travail en présentiel.

Cette méthode se développe largement aujourd’hui dans l’enseignement supérieur. Avec la remise en question des MOOCs en entreprise, ne pourrait-on pas imaginer une formation inversée dans ces organisations ? Il serait alors intéressant de faire intervenir un coach qui mette à disposition un savoir théorique cognitivement simple en amont de la formation avant que le coach mobilise les salariés autour d’un projet commun et pourquoi pas, utile à l’entreprise ? Dès lors, cela favoriserait la cohésion et l’identité d’entreprise par la formation tout en faisant monter les salariés en compétences réutilisables à l’avenir.

La classe inversée présente ainsi de nombreux points forts qu’il est intéressant, voire même, aujourd’hui nécessaires de cultiver. Cependant, c’est une approche complexe qui nécessitera d’être développée et construite avec méthode.

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Co-écrit par Leleu Mirko, Flandrin Ophélie, Pinvin Marine


[1] Bélanger, Dave. « Un exemple appliqué de classe inversée – Pédagogie collégiale » Vol.17, no 1 (Automne 2013).

[2] Lebrun, Marcel. La classe à l’envers pour apprendre à l’endroit – Guide pratique pour débuter en classe inversée, 2016.

[3] https://moodle.org/?lang=fr

[4] Pour en savoir plus : Bergmann, Jonathan, et Aaron Sams. La classe inversée. Editions Renard-Goulet., 2014.

[5] Biggs, John. « Constructive alignment in university teaching ». HERDSA Review of Higher Education, 2014.

[6] Pour en savoir plus sur les commandements d’une vidéo réussie : Guilbault, Marco, et Annabelle Viau-Guay. « La classe inversée comme approche pédagogique en enseignement supérieur : état des connaissances scientifiques et recommandations », 1 avril 2019.

[8] Gérard Laetitia. « L’engagement des étudiants dans la pédagogie inversée », mai 2018.

[9] Fulton, K. Learning and Leading with Technology. Vol. Vol. 39. N° 89, 2012.

[10] Mazur, Eric. Peer Instruction for Active Learning, 2014.

[11] Daele, Amaury. « Articulier le travail des étudiant.e.s en et en dehors de la classe », Pédagogie universitaire. Enseigner et apprendre en Enseignement Supérieur, 26 janvier 2016.

[12] Smith Sharon W., et Louise E. Loomis. « SPUNKI: A Reading Rubric That Engages Students ». On Course Workshop (blog), s. d. https://oncourseworkshop.com/life-long-learning/spunki-reading-rubric-engages-students-course-content/.

[13] Guilbault, Marco, et Annabelle Viau-Guay. « La classe inversée comme approche pédagogique en enseignement supérieur : état des connaissances scientifiques et recommandations », 1 avril 2019.

[14] Mazur, Eric. Peer Instruction for Active Learning, 2014

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