Sport et technologie : une combinaison performante ?

Article co-écrit par Anaïs Boudjadja, Mathieu Cadet et Manon Huntziger.

Le terme « sport » entre dans le dictionnaire au milieu du XIXe siècle; un mot que se partage l’anglais et le français, et qui signifie la distraction, le jeu, l’amusement. Selon Marc Klein, nous retrouvons dans l’origine de ce terme les concepts de « dépassement » et « excès »[1]. De façon idéale, nous pourrions établir un lien entre le sport et l’égalité des chances, la justice, en ce qu’il permet aux individus de s’élever en tant que citoyens. Toutefois, ces valeurs sont très vite rattrapées par le culte de la force, de la victoire, de la compétition[2]. Le corps et les ressources que celui-ci donne à l’Homme n’étant pas infinis, il a fallu chercher des ressources dans la nature ou la science. En effet, chez les Grecs, ce sont les champignons hallucinogènes ou les testicules de mouton qui étaient privilégiés pour améliorer les performances physiologiques des athlètes [3]. 

Aujourd’hui ce sont les objets connectés qui sont très en vogue dans le monde du sport. On y trouve des montres connectées, des « Smartshoes », des semelles connectées, et une multitude d’appareils dédiés à chaque sport. Devons-nous considérer ces objets comme une aide donnant la possibilité à l’homme de s’élever et de se rendre meilleur ? Ces nouvelles technologies, qui aujourd’hui semblent avoir trouvé une place entière dans les entraînements ne dénaturent-elles pas le sport et ses valeurs premières ?

Le sport a cette particularité de véhiculer des valeurs contradictoires, suivant les pratiques et les types de sports. Mais également de se définir différemment suivant ce que l’on considère comme étant un sport. Une chose est toutefois commune à toute pratique sportive, amatrice ou professionnelle, et figure dans l’ADN du sport : la volonté. À partir de cette volonté découle les plaisirs que le sport peut procurer. Ce sont ces plaisirs que les appareils connectés peuvent modifier. Dans l’antiquité, pour beaucoup, le sport était ancré dans les racines et assimilé à un besoin[4]. Il y avait ceux qui sacralisaient le sport, le liant à des valeurs humaines, et ceux qui assimilaient l’exercice physique à l’entraînement à un métier, n’éprouvant aucun plaisir à sa pratique. Ils portaient alors plus d’importance à l’utilité qu’au plaisir : le chasseur avec le tir à l’arc ou encore les guerriers avec l’équitation.

Aujourd’hui, la technologie a déjà fait ses preuves dans le quotidien de nombreux sportifs, en leur permettant de programmer un entraînement sur leurs montres connectées, afin d’avoir une certaine régularité dans leur pratique et de pouvoir atteindre au mieux les objectifs qu’ils se sont fixés. Les données affichées par ces appareils permettent à l’utilisateur de suivre sa progression de manière pointilleuse. Un véritable outil motivationnel ! Par exemple, l’utilisation d’une montre FitPower peut motiver son utilisateur à valider un certain nombre de pas par jour, et ainsi aider à réduire la sédentarité. À l’inverse, lorsque la montre n’affiche pas les données attendues ou espérées, un sentiment de frustration peut apparaître. Accorder trop d’importance aux données pourrait devenir obsessionnel, faire perdre le plaisir que l’activité physique procure ou amener le sportif à se surpasser constamment. Selon Lucio Bizzini[5], psychologue du sport, la dépendance au sport arrive lorsque l’on court après la recherche excessive du plaisir ainsi qu’une désinhibition dans sa pratique sportive.

Une question importante apparaît alors : la dépendance est-elle liée à la volonté de se dépenser, de faire du sport ou bien à la performance et au dépassement incessant de soi ? Une question, qui peut paraître brutale, mais qui pourtant en dit long sur la pratique et le plaisir que l’on recherche dans le sport aujourd’hui. En effet un objet connecté ou une application sportive n’apporte rien en soi, c’est leur utilisation et la manière de penser leur utilisation qui va apporter quelque chose de positif ou négatif, comme l’a souligné Adrienne Estrada[6] suite à nos questions.

C’est alors par l’initiative de l’Homme que les informations délivrées par les objets connectés peuvent venir prendre le dessus sur les perceptions sensorielles. Leur rapport au corps sera ainsi partagé entre la mesure et la sensibilité. Cette recherche d’auto-mesure et de quantification de ses activités a donné naissance au « quantified-self », terme employé pour la première fois en 2010 en Californie[7]. Par l’utilisation de micro-capteurs, l’Homme cherche à mieux se connaître grâce à des mesures constantes sur son corps. Un rapport de la CNIL, publié en 2014, y voit un moyen d’être davantage acteur de son bien-être et de sa santé[8]. L’outil connecté procure des informations directes et en temps réel sur la santé de ses utilisateurs. La technologie donne alors accès à des données autrefois réservées au corps médical (et encore). Ainsi tout sportif peut se contrôler grâce à la mesure de son corps et est même incité à le développer. Que l’on recherche la performance ou non, le principe semble intéressant et motivant : se fixer un objectif, médiatiser ses activités et bénéficier d’un compte rendu hebdomadaire grâce aux graphiques délivrés par les applications sportives. Différents plaisirs s’additionnent ici : le plaisir de l’activité, le plaisir de la récompense éprouvés par les réactions des amis virtuels, ou encore le plaisir « d’achievement », un des qualificatifs utilisé pour décrire des profils de joueur en « gamification »[9], produit lors de la contemplation de son parcours sur le mois. Il y a également le plaisir de comparaison, de voir que son temps est meilleur que celui de son partenaire ou que celui réalisé hier. Alors plaisir ou surveillance obsessionnelle ?

Paradoxalement, cette tendance de quantification de soi, décrite comme un moyen d’approfondir la connaissance de soi, de ses capacités, peut vite tourner vers de la normopathie, à savoir la recherche incessante de comparaison, de volonté de ressembler aux autres, et finalement, de perte de toute subjectivité. L’essor des appareils connectés et applications mobiles a renforcé cette motivation d’être « normal », sous-entendu comme les autres, comme le signale Christopher Bollas, dans son article « Normatic Illness » [10]. Pascal Taranto va plus loin et voit dans le « quantified-self » une tendance qui « transforme chaque individu en gendarme de soi-même, en lui vendant la technologie, et en la transformant en injonction morale par-dessus le marché »[11].

Heureusement, ces objets de mesure ne sont pas omnipotents, ou du moins pas encore. Ils ont des limites de par leur nature : ils ne sont qu’objets. On ne doit pas les concevoir comme « des doudous 3.0 sinon on risque de régresser mentalement et moralement au niveau de structure morale que ces objets présupposent » pour reprendre les termes de Pascal Taranto. Dans son livre, le sport est en effet ce qui « traduit la puissance du corps » transcendé par « l’indétermination ». Certes ces objets introduisent une maîtrise de notre corps, mais il ne faut surtout pas qu’ils altèrent la conception du « sport sensible »[1], qui n’est ni chiffrée ni même mesurable. Le contrôle n’est donc qu’apparent au détriment de la véritable connaissance de soi, véhiculée par les sentiments et impressions. Ainsi on peut concevoir les objets connectés comme vices du sport, supprimant ses vertus libératrices que sont par exemple le jeu, et les remplaçant par une « obsession de contrôle »[12], d’amélioration et de benchmark…. Le  « quantified-self » pourrait alors encourager la confusion entre pratique et enregistrement de l’activité, sans lequel le sport perd désormais son sens. En poursuivant cette réflexion, on pourrait même imaginer comment l’objet connecté peut être un nouvel obstacle aux relations sociales déjà en perdition depuis ces 50 dernières années.

« Considérez les objets connectés comme des gadgets rigolos, mais pas comme des doudous 3.0 »

Pascal Taranto

Ne pas confondre la fin et les moyens serait la recommandation ultime. Le sport n’est pas porteur de valeurs en soi ; ce sont plutôt les sportifs eux-mêmes qui les transmettent et qui donnent tout son sens à ce phénomène sociétal aujourd’hui incontournable. Sans ces valeurs, la machine n’est que donneuse d’ordres, et l’utilisateur sans même s’en apercevoir se satisfait des résultats tout en espérant faire mieux que son voisin. Les objets connectés apparaissent alors comme des outils altérant profondément la finalité liée à la pratique du sport, mais pas nécessairement la conception que l’on peut s’en faire. Celle-ci reste aussi variée que la diversité des sportifs, chacun ayant une conception fondée sur ses valeurs personnelles, ses attentes vis-à-vis de ses pratiques sportives et ses expériences.

[1] Art et Sport, un oxymore didactique éco-provocateur, Marc Klein, n°36, p 15-30, 2005, Cahiers de l’INSEP, https://www.persee.fr/doc/insep_1241-0691_2005_num_36_1_18812 

[2] Sport, insertion, intégration, Patrick Mignon, n°1226, p 15-26, Juillet-Août 2000, Hommes et migrations, https://www.persee.fr/doc/homig_1142-852x_2000_num_1226_1_35403 

[3] History of doping in sport, M.S. Bahrke & C.E. Yesalis, International Sports Studies, Vol. 24, no.1, p.45, 2002, https://urlz.fr/cqzE

[4] Histoire du sport de l’Antiquité au XIXème sicèel, Jean-Paul Massicotte, Claude Lessard, Presses de l’Université du Québec, 1984,  https://extranet.puq.ca/media/produits/documents/391_9782760520363.pdf?fbclid=IwAR0PjKi-6Y2GHBkdlFjStPOXR-5F6gnjeSTaeS0ghSx4v4whgRF08xgHO68

[5] Sport et santé : les blessures chez les sportifs, Vanessa Rechik, Molly Lindsay, Alexandra Nowak, 2007, http://www.medecine.unige.ch/enseignement/apprentissage/module4/immersion/archives/2006_2007/travaux/07_r_sport.pdf?fbclid=IwAR0dldhm8PKkE2uZ3Xkc-o-XO7gmls2r63i0iS1GqTY5sHzhRduhC84Yh5w

[6] Interview d’Adrienne Estrada, doctorante en philosophie du sport, réalisé le 30 avril 2020 par Anaïs Boudjadja, Mathieu Cadet, Manon Huntziger. 

[7] Conférence TedX « Gary Wolf : The Quantified-Self », Gary Wolf, 27 Septembre 2010. https://www.youtube.com/watch?v=OrAo8oBBFIo

[8] « Le corps, nouvel objet connecté : du quantified-self à la m-santé ». CNIL, Cahiers IP, no 2 (s. d.): 8‑14. https://www.cnil.fr/sites/default/files/typo/document/CNIL_CAHIERS_IP2_WEB.pdf

[9] Du game design au gamefulness : définir la gamification, Sebastien Deterding, Dan Dixon, Rilla Khaled et Lennart Nacke, 2014, http://journals.openedition.org/sdj/287

[10] The Shadow of the Object: Psychoanalysis of the Unthought Known, Christopher Bollas, 20 juillet 2017. 

[11] Interview de Pascal Taranto, agrégé de philosophie, professeur à l’Université Aix-Marseille, directeur du Centre Gilles Gaston Granger et écrivain, réalisé le 30 avril 2020 par Anaïs Boudjadja, Mathieu Cadet, Manon Huntziger.

[12] « Le sport, vitrine des technologies », Bertrand Garé, L’informaticien, n°179, Juillet-Aout 2019.

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